🍽️ Culture culinaire
Le menú del día : l'institution du déjeuner en Amérique latine
Midi en semaine, dans n'importe quelle ville d'Amérique latine : les comedores, sodas, fondas et cafetines se remplissent d'employés et d'ouvriers venus pour un repas complet, servi vite et à prix fixe. Le principe est partout le même — une entrée ou une soupe, un plat principal avec riz et haricots, une boisson — mais son nom change à chaque frontière : comida corrida au Mexique, prato feito au Brésil, corrientazo en Colombie, casado au Costa Rica... Cette page raconte l'histoire de cette institution du quotidien, avant que nous ne détaillions, pays par pays, les menus typiques qu'on y trouve.
Par Fabien LAHAULLE · publié le · mis à jour le
Une origine espagnole, généralisée par la loi
Le terme « menú del día » vient d'Espagne, où il a une origine juridique précise. En 1964, le Ministerio de Información y Turismo, dirigé par Manuel Fraga Iribarne, instaure le « menú turístico » pour offrir aux touristes — et aux travailleurs espagnols — un repas complet à prix modéré. Le dispositif est formalisé par deux textes publiés au Boletín Oficial del Estado, les Orden du 17 et du 18 mars 1965, qui rendent son offre obligatoire dans les restaurants et cafétérias, avec des prix plafonnés selon la catégorie de l'établissement (de 50 à 250 pesetas en 1965). Le nom évolue ensuite en « menú del día » après le départ de Fraga du ministère en 1969.
Cette loi n'a pas inventé le principe du repas à prix fixe — les « fondas » espagnoles du XIXe siècle proposaient déjà plusieurs plats à petit prix — mais elle l'a institutionnalisé et généralisé à l'échelle nationale, ce qui explique pourquoi le nom « menú del día » s'est ensuite exporté et est resté la référence dans une partie de l'Amérique latine (au Paraguay et au Pérou notamment, on parle simplement de « menú del día » ou « el menú »).
Des racines locales, indépendantes de l'Espagne
Mais dans la plupart des pays d'Amérique latine, le repas à prix fixe du déjeuner a aussi une histoire propre, largement antérieure ou indépendante du décret espagnol, et liée à l'urbanisation et l'industrialisation des XIXe et XXe siècles :
- Mexique — la comida corrida apparaît sous le Porfiriato (1876-1911), quand l'essor du chemin de fer et des usines autour de Mexico City crée une demande d'ouvriers venus travailler loin de chez eux, en quête d'un repas rapide et bon marché. Son nom viendrait des plats servis « à la suite » (de corrido), même si d'autres explications circulent.
- Brésil — la tradition du prato do dia remonterait au Rio de Janeiro du XIXe siècle, dans des gargotes appelées « casas de pasto » qui nourrissaient les hommes célibataires venus s'installer en ville. Le format se formalise ensuite en prato feito (« PF ») avec l'industrialisation de São Paulo au XXe siècle, où certains établissements affichaient un plat différent selon le jour de la semaine.
- Pérou — dans les années 1930, l'État péruvien subventionne des restaurantes populares pour nourrir à bas coût les classes populaires urbaines de Lima, dans une démarche à la fois sociale et politique.
- Costa Rica — le casado tel qu'on le connaît aujourd'hui se popularise dans les années 1960, avec l'urbanisation de San José et l'arrivée d'employés de bureau en quête d'un déjeuner « comme à la maison ». L'origine exacte du nom, elle, reste débattue : plusieurs explications populaires circulent (un repas aussi copieux que celui d'« un homme marié », des ingrédients « mariés » dans une même assiette...) sans qu'aucune ne soit confirmée.
Dans plusieurs pays, une explication répandue veut que le repas à prix fixe local descende directement du décret franquiste — c'est le cas d'une théorie souvent citée pour le corrientazo colombien. Ces liens de filiation directe restent toutefois difficiles à documenter précisément : il est plus prudent d'y voir un air de famille — un même besoin, résolu de façon similaire dans des contextes urbains comparables — plutôt qu'une transmission historique certaine.
À ne pas confondre : le menú del día commercial (payant, proposé par des restaurants privés à toute la clientèle) est différent des comedores populares ou ollas populares — des cantines sociales, souvent gratuites ou très subventionnées, apparues notamment au Pérou à la fin des années 1970 puis dans plusieurs pays d'Amérique latine, qui répondent à une logique d'urgence sociale plutôt qu'à une offre de restauration.
Un nom par pays, un même principe
Ce repas du quotidien change de nom presque à chaque frontière — parfois même d'une région à l'autre au sein d'un même pays. Voici un aperçu des appellations les plus courantes :
- Mexique : comida corrida
- Argentine, Uruguay : menú ejecutivo / minuta
- Brésil : prato feito (PF)
- Colombie : corrientazo / almuerzo ejecutivo
- Costa Rica : casado
- Pérou : el menú
- Chili : colación
- Équateur : el almuerzo
- République dominicaine : la bandera
- Venezuela : almuerzo ejecutivo
- Bolivie, Panama, Amérique centrale : almuerzo completo / almuerzo corriente
Le menu del día, pays par pays
Vingt pays, vingt cartes de tous les jours : voici, pays par pays, les plats qui composent le plus souvent le menu del día — ceux qu'on retrouve, semaine après semaine, sur les tables des comedores et sodas locaux.
Argentine — menú ejecutivo, minuta
Grillades et milanesas dominent le quotidien, comme dans tout le Cono Sur. 4 recettes
Bolivie — almuerzo completo
Précédé quasi systématiquement d'une sopa de maní. 4 recettes
Brésil — prato feito, PF
Base fixe — riz blanc, feijão et farofa — la protéine varie. 4 recettes
Chili — colación, menú
Ragoûts mijotés et fritures de poisson se partagent la semaine. 4 recettes
Colombie — corrientazo, almuerzo ejecutivo
Toujours précédé d'une sopa (sancocho, sopa de plátano) et d'un jus naturel. 4 recettes
Costa Rica — el casado
Un plat unique domine — le casado (riz, haricots, plantain mûr, salade) — seule la protéine change. 5 recettes
Cuba — la completa, cajita
Servi avec riz congrí. 4 recettes
Équateur — el almuerzo
Sopa andine ou côtière, suivie d'un « segundo » (riz et menestra). 4 recettes
Guatemala — almuerzo corriente
Dominé par les recados, ces sauces épaisses à base de chiles secs, tomates et graines grillées. 4 recettes
Honduras — plato típico
Frijoles refritos et mantequilla blanche reviennent souvent. 4 recettes
Mexique — comida corrida
Servie en trois temps obligatoires — sopa de pasta, riz ou consommé, puis plat fuerte — avec tortillas à volonté. 4 recettes
Nicaragua — el servicio
Le gallo pinto ou une salade de chou vinaigrée l'accompagne presque toujours. 4 recettes
Panama — comida corriente, ejecutivo
Menestras (lentilles ou porotos) et plantain frit complètent le plat exécutif. 4 recettes
Paraguay — menú del día
Règle d'or : la mandioca bouillie remplace le pain à table. 4 recettes
Pérou — el menú
Souvent précédé d'entrées emblématiques comme la papa a la huancaína ou la causa limeña. 4 recettes
Porto Rico — almuerzo ejecutivo, plato del día
Base fixe dans les cafetines et colmados : riz, habichuelas et un frit. 4 recettes
République dominicaine — La Bandera Dominicana
Le menu tourne peu : « La Bandera » (riz, habichuelas, viande) domine, seule la protéine change. 4 recettes
Salvador — almuerzo casero
Toujours accompagné de tortillas épaisses ou de pupusas. 4 recettes
Uruguay — menú ejecutivo, minuta
Comme en Argentine : minutas rapides et bœuf en vedette. 4 recettes
Venezuela — almuerzo ejecutivo
Alterne plats criollos et, en valeur sûre, le pabellón, plat national. 4 recettes
Un même rituel, du lundi au vendredi
Au-delà du nom, la structure de ce repas est remarquablement constante d'un pays à l'autre :
- Un prix fixe et bas, pensé pour un déjeuner de semaine accessible à des employés et ouvriers, pas pour un dîner ou une occasion spéciale.
- Une composition en plusieurs temps — une entrée ou une soupe, puis un plat principal associant une protéine à du riz, des haricots ou du plantain, et souvent une boisson (jus naturel, boisson maison) incluse.
- Une rotation selon le jour de la semaine : le plat change du lundi au vendredi, avec parfois un jour fixe pour un plat particulier (le poisson le vendredi, une soupe le mercredi...).
- Un service uniquement en semaine, sur le créneau du déjeuner — le week-end, les mêmes établissements servent souvent une carte différente, plus festive.
Pour aller plus loin
- BOE — Orden du 17 mars 1965 sur l'ordination touristique des restaurants (texte officiel espagnol)
- Wikipedia (ES) — Comida corrida
- Vice Brasil — Histoire du prato feito
- Paulo Drinot — Restaurantes populares au Pérou dans les années 1930 (The Americas, 2005)